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Les monnaies islamiques figuratives, par Jean-Philippe PERRET

L’art musulman est connu pour sa tendance à l’abstraction, l’art figuratif étant assez rare et pouvant être très mal vu par les autorités religieuses, mais ce rapport à l’image a pu être très différent suivant les périodes et régions de ce vaste territoire. Si l’art des miniatures est très connu, la figuration sur les monnaies est un domaine très peu étudié et qui peut poser beaucoup de questions.

I Du monnayage d’imitation à la définition de la norme 

L’interdit concerne l’imagerie pieuse qui ne doit pas représenter de figuration du divin, mais par extension cette interdiction sera souvent appliquée à la figuration d’êtres vivants en général sur les différents supports artistiques de ces cultures, en premier lieu les monnaies. C’est un repli identitaire dû aux mouvements agitant le monde byzantin, aspirant à l’iconophobie au moment du développement de l’Islam, puis voyant le rôle des icônes solennellement restaurée en 843.

Le monnayage arabe d’avant l’Islam était un monnayage d’imitation dépendant des modèles gréco-romains/parthes puis sassanides et byzantins. C’est donc logiquement vers l’étalon or byzantin et l’étalon argent persan que tendra le nouveau monnayage suivant les ateliers concernés en présentant des monnaies figuratives. Mais trente ans après leur conquête de tout le Moyen-Orient, les arabes n’ont pas encore de monnayage propre. Le calife Abd-El-Malik sera à l’origine de la grande réforme monétaire qui définira pour des siècles le monnayage du califat.

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Fals d’Abdel-Malik reproduisant le dinar d’or de l’époque (toute fin VIIe siècle). Ae, 17 mm. Almanumis

Cette réforme concernant le monnayage d’or et d’argent s’effectue en deux étapes : l’or en 696 et l’argent à partir de 698 ou les autorités échangent les dirhems nouvellement frappés contre les drams sassanides qui partent à la refonte. Les nouvelles monnaies d’or et d’argent sont désormais parfaitement aniconiques et présentent un fort contraste avec les monnaies des périodes précédentes. C’est non seulement le portrait du souverain qui est banni mais également son nom alors que la date apparaît de manière généralisée pour la première fois, près de 850 ans avant sa généralisation en Europe. Le texte principal est le début de la Khalima, profession de foi du croyant musulman.

 

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Dirhem omeyyade frappé à Wasit en 91 A.H (709 A.D). Ar, 24 mm. Almanumis

Le mouvement d’imitation pu également s’inverser et ce seront les Byzantins qui, au cœur de la querelle iconoclaste, s’inspireront des monnaies arabes.. Suite à la fin de cette querelle, les symboles sacrés retrouveront toutes leur importance sur le monnayage byzantin. 250 ans après la fin de la querelle, le monnayage byzantin sera a nouveau imité en terres d’Islam par de nouveaux acteurs de l’histoire du Proche Orient.


II L’arrivée des Turcs, des croisades aux Ottomans : âge d’or et déclin de la figuration

De nombreuses dynasties turques se constituent à partir du XIe siècle, en particulier celle des Seldjoukides, les Artuqides et les Zangides qui frapperont de nombreuses monnaies figuratives en bronze, de l’Anatolie au Kurdistan irakien actuel. Toutes ces dynasties vont adopter un monnayage de bronze figuratif très riche. On peut distinguer un monnayage d’imitation et un monnayage original. Le premier est inspiré à la fois de Byzance mais aussi de l’antiquité gréco-romaine. On retrouvera ainsi des figures d’empereurs et de christ byzantin mais également des reproductions de profil des souverains grecs séleucides, d’empereurs romains, de rois sassanides, des têtes ¾ face de type asiatique, mais faisant aussi penser aux monnaies au profil d’Hélios frappées à Rhodes, ou encore des imitations de monnaies romaines du haut et bas empire. On peut penser que l’antiquité classique était encore très présente en ces contrées en inspirant fortement les artistes locaux et que leur production plaisait aux nouveaux maîtres qui combattaient les croisés sans faire preuve d’intransigeance en terme religieux pour autant. Les monnaies zodiacales sont également une spécialité de ce monnayage, renouant avec la tradition antique et posant beaucoup de questions.

 

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Dirhem de Kilidj Arslan IV frappé lors de son premier règne (646-647 A.H, 1248-49 A.D), atelier de Sivas. Ar, 23 mm, 2,8 gr. Anatolian coins

 

 

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Dirhem d’argent de Kai Khusru II (634-643 A.H, 1237-45 A.D) frappé à Sivas en 638 A.H (1240 A.D). Ar, 23 mm, 2,9 gr. Anatolian coins

 

 

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Dirhem de bronze de l’artuqide de Madin Nasir al-Din Artuq Arslan (597-637 A.H 1201-1239 A.D) frappé à Madin en 599 A.H (1202). 9,95 gr, 28 mm. Monnaies de Notre Dame

 

 

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Dirhem de bronze de l’artuqide de Madin Najm al-Din Alpi (547-572 A.H 1152-1176 A.D) . Imitation d’un bronze colonial romain à l’avers et d’une monnaie byzantine du XIe siècle à la Vierge couronnante. Date d’émission et atelier inconnu. 15,12 gr, 33 mm. Anatolian coins

Parmi les multiples dynasties turques, l’une d’entre elles monte peu à peu grâce à son premier chef, Kazi (1258-1324), qui se retrouve à la tête d’une force grandissante de plusieurs milliers d’hommes lui permettant de conquérir une partie de l’Anatolie. Son fils Osman donnera le nom de la dynastie : les Ottomans qui conquerront Constantinople en 1453. Avec la conquête de l’Egypte en 1517, les Ottomans prennent le titre de calife qu’ils garderont jusqu’à la chute de leur empire.

 

Dès les premières monnaies frappées par cette dynastie, le style est uniquement épigraphique avec l’invention du symbole de la dynastie : la tughra : elle formera le principal sujet des frappes monétaires ottomanes jusqu’à la fin de l’Empire et influencera le monnayage de nombreux souverains, même antagonistes, comme les iraniens.


III La redéfinition de la norme : le monnayage moderne

Chez tous ces souverains, qu’ils soient chiites ou sunnites, que leur définition des règles religieuses soit rigoriste ou non dans leurs pratiques quotidiennes, on observe à l’époque moderne une application littérale de l’interdit de la figuration sur le monnayage à l’exception de quelques motifs floraux. Parallèlement, c’est le triomphe du portrait monétaire en Europe et une diffusion des images rendue beaucoup plus importante par la gravure dans les autres domaines. L’Orient connaît bien ces monnaies européennes qui y circulent, réaux espagnol héraldiques frappés avec l’argent d’Amérique ou thalers d’Europe centrale. On peut y déceler peut-être une réaction identitaire face à cette invasion monétaire occidentale.

La seule exception à cette iconophobie monétaire se situe chez les grands moghols de l’Inde, mais en cette fin du XVIe siècle, ceux-ci paraissent peu orthodoxes. L’empereur moghol Jahangir (1014-1037 A.H1605-1628 A.D) se fera portraiturer en monnaie, représenté en portrait de profil, la main posée sur un livre et au revers le lion, son signe astrologique émergeant du soleil sur des monnaies datées de la sixième année de son règne, soit 1611. A côté de ces très rares monnaies de cour, il fera frapper de splendides monnaies zodiacales en or et en argent, renouant avec les monnaies artukides plus anciennes.

 

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Mohur de Jahangir frappé en l’an 6 de son règne, 1020 A.H (1611). Av, 10,80 g, 22 mm.

Il faudra attendre ensuite Fath’ Ali Shah Quadjar (1797-1834) dont les descendants régneront sur l’Iran jusque en 1924 pour voir le portrait réapparaître dans le monde musulman. C’est la première dynastie du monde musulman à employer souvent le portrait monétaire pour ses souverains. L’emblème national deviendra fréquent sur le monnayage à partir de 1878, sous le long règne de Nasir-Al-Din Shah (1848-1896) avant d’être vraiment généralisé par son petit fils Ahmad Shah (1909-1925).

En 1918, la fin de l’empire ottoman signe la naissance du monnayage moderne dans les pays d’Islam. Le sultanat d’Egypte sous protectorat britannique devient le royaume d’Egypte en 1922.  Ses souverains adoptent le portrait monétaire dès 1921, l’exemple est suivi à partir de 1928 par les souverains Hachémites qui se retrouvent roi d’Irak mais qui emploieront des portraits européanisés avec la tête de profil du souverain. Les Wahhabites d’Arabie Saoudite quant à eux, en partisans d’une vision littérale de l’Islam, frapperont des monnaies uniquement épigraphiques et passeront tardivement à l’emploi des armoiries du royaume sur les monnaies.

 

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10 piastres du roi d’Egypte Fouad Ier frappé en 1923. AR, 13,7 gr, 32,5 gr. Monnaies de Notre-Dame

Le monnayage turc change considérablement avec l’arrivée au pouvoir de Mustapha Kemal dit Atatürk (1882-1938) en 1921. Son gouvernement a été marqué par l’adoption, entres autres, de l’alphabet latin et du calendrier chrétien que l’on retrouvera sur le monnayage. Après la mort d’Atatürk et encore aujourd’hui, son image devint omniprésente en Turquie, culte de la personnalité instauré après sa mort par ses successeurs.

Il faudra attendre toutefois la décolonisation pour voir toutefois une rupture plus radicale. Si quelques monarchies redevenues indépendantes au Maroc et en Lybie adoptent le portrait monétaire, c’est surtout la venue au pouvoir d’une nouvelle élite militaire empreinte d’une vision socialisante, de l’Algérie à la Syrie, qui déclenche ces changements. Ces nouveaux états seront proche de l’Union Soviétique par réaction au soutien américain à Israël et ce choix se reflète sur certains monnayages. Le cas le plus évident est le monnayage algérien empreint de réalisme socialiste. Les monnaies égyptiennes reflètent également cet état d’esprit mais sous une forme plus pittoresque, empreinte de la grandeur antique du pays.

 

 

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Monnaies de 5 et 10 piastres en nickel frappées par la république d’Egypte

Quant aux indépendances en Afrique Noire, à l’exception notable du Soudan dont les monnaies s’apparentent à celles du monde arabe, les républiques à majorité musulmane adopteront des monnaies très marquées par le colonisateur européen, dans la langue de celui-ci, présentant des armoiries nationales ou des portraits présidentiels. L’éclatement de l’U.R.S.S a également contribué à l’apparition de cinq nouvelles républiques à majorité musulmane en 1989: l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Kirghizistan. C’est à nouveau la tradition monétaire soviétique qui perdure, présentant les armoiries nationales et des monnaies commémoratives souvent assez pittoresques.

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Deux monnaies commémoratives folkloriques de 50 tenge du Kazakhstan


Pour conclure, peu de pays musulmans aujourd’hui refusent entièrement les éléments figuratifs sur leur monnayage et leurs billets, même si l’on prend le cas de pays considérés comme des théocraties dures. Dans le cas de la république islamique d’Iran, si les portraits ont été bannis du monnayage, la figuration de mosquées ou de la Kaaba se retrouve largement. Enfin, dans le cas de l’Arabie Saoudite, les premiers éléments figuratifs, l’emblème national, le palmier et les sabres ont été introduits tardivement sur le monnayage. On peut constater plus largement dans le cas des émirats du Golfe que si les monnaies gardent une place importante aux éléments calligraphiques et ne présentent jamais pour des monnaies de circulation courante des portraits, on retrouve les portraits des souverains sur la plupart des billets produits. Preuve que l’interdit monétaire persiste, mais l’emploi du billet, inconnu bien sûr du Coran, est libéré des vieux interdits.

 

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